La mondialisation en crise et ses issues : Conflits inter-impérialistes ou nouvelles régulations
juillet 4, 2008 at 3:46 | In Culture - Livres, Economie, Politique | Leave a CommentTags: La mondialisation en crise et ses issues : Conflits in
La mondialisation en crise et ses issues :
Conflits inter-impérialistes ou nouvelles régulations[1]
par Domi TADDEI, Co-animateur du Forum de la Gauche Citoyenne
Avertissement au lecteur :
Le début de ce texte a été publié, il y a plus d’un an, dans un numéro spécial de la revue « Economie Politique », précédant l’élection présidentielle. Il a ensuite bénéficié de tables rondes initiées par le Forum de la Gauche Citoyenne sur les questions financières avec M. Aglietta, Fr. Morin et D. Plihon et sur les questions géopolitiques avec M. Chemilly Gendreau, B. Dreano et A. Joxe. Ainsi enrichi, ce texte a fait l’objet de plusieurs conférences débats. Les dernières parties ont été remaniées, pour tenir compte de nombreuses remarques qui nous ont été adressées et des développements de la crise financière, durant ces dernières semaines. Dans sa forme actuelle, il est soumis aux membres du Forum de la Gauche Citoyenne, dans le cadre de son nouveau projet d’élaboration et, au-delà à tous les militants et responsables de la gauche.
Le texte complet compte 56 pages ; notre blog ne peut donc le publier in-extenso.
Nous en publierons quelques extraits successifs et nous vous proposons de vous l’envoyer par voie électronique sur simple demande à g.dutron@yahoo.fr
1ère partie : La mondialisation néo-impérialiste et ses contradictions :
Cette première partie s’appuie sur d’innombrables travaux menés depuis 20 ans par un grand nombre de militants et de spécialistes, dont nous proposons ici une synthèse. Celle-ci, évidemment discutable, est fondée sur le caractère néo-impérialiste de la mondialisation contemporaine. Nous la conduirons en deux étapes :
I-1 les fondements de la mondialisation contemporaine relèvent du « néo-impérialisme » ;
I-2 les principales contradictions de cette mondialisation.
I-1 Les fondements de la mondialisation contemporaine relèvent du « néo-impérialisme »
Le processus contemporain de mondialisation s’appuie sur 2 piliers fondamentaux, qui en déterminent la nature bien particulière, et que nous qualifierons pour cette raison de « néo-impérialiste » :
- le premier est l’hégémonie nord-américaine, qui est multidimensionnelle, et particulièrement marquée dans le domaine politico-militaire.
- Le second est un processus d’accumulation financière sans précédent.
Il en résulte une nature bien particulière de l’actuelle mondialisation, que l’on peut qualifier de néo-impérialiste.
* L’hégémonie nord-américaine est établie depuis les années 1940 :
Pour ne pas nous attarder ici sur son origine, ni sur une datation toujours discutable, nous admettrons que cette hégémonie est devenue incontestable, avant même la fin de la seconde guerre mondiale[2], même si les accords de Yalta ont reconnu à Staline et aux dirigeants soviétiques, un « empire » consistant. Nous venons de souligner que cette hégémonie nord-américaine est multidimensionnelle : si elle est évidemment politique et militaire, elle est aussi culturelle, économique et financière… Cette dernière dimension s’est exercée, dans une première période, à travers les accords de Bretton Woods (où, en 1944, leurs négociateurs imposent leur plan, le plan White, contre Keynes et les autres diplomates présents) ; elle s’est exercée également par le plan Marshall, avec la volonté de rétablir la prospérité des économies ouest-européennes et japonaises, considérées comme les deux gardiens leur permettant de prévenir l’expansionnisme soviétique. La réussite de cette stratégie – les Trente Glorieuses – en signifiait en même temps la mort : dans les années 70, l’hégémonie nord-américaine ne pouvait se perpétuer, face à deux régions du monde en passe de la rattraper, qu’à la condition d’en changer les ressorts. Plusieurs solutions s’offraient, du moins théoriquement : le retour à l’étalon-or, cher aux libéraux français (et au général de Gaulle) ; ou, au contraire, un revival du plan Keynes, récusé 30 ans plus tôt, et souvent désigné sous le nom de plan Triffin[3], qui aurait institué de fait une monnaie mondiale. On va revenir sur ce que fut le choix américain. Enfin, cette hégémonie s’est radicalement transformée après la chute du mur de Berlin (1989) et du communisme : là où il existait un « équilibre de la terreur », à partir d’une dissuasion mutuelle de l’emploi de l’arme nucléaire, s’est substitué pendant une quinzaine d’années une domination unilatérale de la superpuissance américaine, « impériale », sans autre limite que ses propres contradictions, et nous verrons que c’est cette nouvelle forme d’hégémonie, qui est aujourd’hui entrée en crise.
* L’accumulation financière s’est mondialisée durant les années 1970.
Avant de critiquer aussi rationnellement que possible son usage et son évolution actuels, il faut éviter de diaboliser la finance, qui existe depuis des millénaires, et dont il n’est pas évident que l’on puisse se passer complètement. Pourquoi ? Parce que ce qui légitime l’existence de la finance vient de l’usage des ressources dans le temps, qui nécessite une triple fonction d’évaluation, d’orientation et de contrôle de celles ci[4]. Et jusqu’à présent le seul système alternatif concrètement mis en place sur l’ensemble d’un pays, la planification centralisée, s’est avéré moins efficace pour assumer ces fonctions incontournables. Quant à une véritable planification démocratique (ou si on préfère une autogestion généralisée), qui n’a jamais cessé d’avoir les préférences de nombre de militants de l’ancienne génération, dont l’auteur de ces lignes, son idée n’a absolument pas avancé, même sur le plan théorique, depuis 40 ans. Depuis, c’est une finance débridée qui règne plus que jamais sur le monde[5] !
Les autorités américaines ont mis en place unilatéralement les bases actuelles de la globalisation financière
Car il y a finance et finance : celle que nous connaissons aujourd’hui a été mise en place dans les années 70, sous la forme de décisions politiques américaines, prises unilatéralement. Elle l’a été sans aucune consultation, même de ses plus proches alliés, on peut dire par surprise, y compris pour la plus grande partie des observateurs, américains ou étrangers :
- au début des années 70, l’administration Nixon supprime le système de change fixe (décidé en 1944 à Bretton Woods), pour laisser s’installer un régime de changes dit flexibles (qui sera avalisé, avec quelques années de retard, par les accords de la Jamaïque). Dans ce régime, selon l’idéologie dominante, les autorités monétaires, gouvernements et banques centrales, n’interviennent plus sur les variations de change : c’est la « liberté » du marché des devises, la rencontre de l’offre et de la demande, qui est censée fixer désormais les parités entre les monnaies. En pratique, on verra que ceci n’est (heureusement) vrai qu’entre certaines limites, mais il est patent que celles-ci se sont considérablement élargies, c’est-à-dire que la volatilité des cours que l’on prétend officiellement déplorer, est devenue beaucoup plus forte que sous le régime de change précédent. Dans les conditions où il s’est effectué, le basculement vers ce nouveau principe signifiait en fait la première des démissions politiques des autorités monétaires – gouvernement et banques centrales -, première d’une longue série qui devait conduire progressivement à la globalisation financière. Désormais, la réalité tangible était la capitulation des autorités monétaires d’un grand nombre de pays (européens, dont la France), au nom d’un principe énoncé cyniquement par les dirigeants américains : « le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème ». Petit à petit, au nom de ce « benign neglect », c’est-à-dire de cette même idéologie, on abandonnera à la spéculation sans frein tous les autres marchés financiers, anciens ou nouveaux.
- en janvier 79, le président de la Fed (la banque centrale américaine) Volker, prend prétexte de l’imminence d’un deuxième choc pétrolier, dû à la révolution iranienne (qui devait effectivement triompher quelques mois plus tard, provoquant le choc attendu) ; il décide d’inverser la priorité des politiques économiques qui existait depuis la guerre, là encore de façon unilatérale, en profitant notamment de la faiblesse politique du président démocrate Jimmy Carter. Depuis 35 ans, les politiques économiques avaient eut pour objectif principal la recherche du plein emploi, pour éviter de revivre le dramatique chômage de masse des années 30. Elles ne luttaient contre l’inflation que de façon accessoire, sans jamais compromettre durablement l’emploi. Par une augmentation extraordinaire des taux d’intérêt, jamais vue en temps de paix (plus de 20% en valeur nominale ; dans les 10%, hors inflation), la Fed décrète que désormais la lutte contre l’inflation serait la priorité n°1, et que la lutte contre le chômage n’en serait plus qu’une heureuse retombée. Les banques centrales européennes s’alignent dans les mois qui suivent sur cette inversion complète de la politique économique et partout, dans le monde, quelque soit leurs discours, les pouvoirs politiques l’entérinent, sans jamais organiser aucun vrai débat démocratique. C’est donc aujourd’hui encore la politique officielle de la Banque Centrale Européenne, comme avant elle de la Banque de France, avec d’ailleurs le même M. Trichet aux manettes, ou surtout de la Bundesbank (Buba)[6].
L’accumulation financière est essentielle à la compréhension d’une mondialisation en perpétuelle évolution :
Nous savons tous que chacun des périls (sociaux, écologiques, violences, guerres) qui nous entourent aujourd’hui, déjà multiformes par eux-mêmes, relève d’un enchevêtrement de causes multiples, qui peuvent d’ailleurs varier suivant les lieux, certains étant évidemment très anciens et d’autres bien plus récents. Mais nous assistons depuis une trentaine d’années (pour arrondir) à une accélération de tendances négatives, qui ne relève pas d’une illusion d’optique engendrée par un pessimisme morbide[7] ; qui ne relève pas d’avantage d’une coïncidence malencontreuse, dès lors que ce constat alarmant se vérifie dans les différents domaines énoncés. Cette montée concomitante des périls a une même cause principale, qui nous entraîne de façon systémique vers les abîmes : la globalisation financière mise en place progressivement depuis le début des années 80, sous l’égide de Washington, et sa logique essentielle, la recherche d’un taux de rendement financier maximal (pour appeler les choses simplement), que symbolise la trop célèbre norme de 15% par an.
Logique contre logique – on pourrait écrire classe contre classe, à condition d’analyser la façon dont justement l’accumulation financière déforme considérablement l’agencement des classes sociales-, nous verrons dans notre seconde partie qu’on ne peut opposer à cette accumulation du capital financier autre chose que l’accumulation des savoirs et des droits, par la généralisation, à tous les niveaux, du local au planétaire, de régulations citoyennes, dont les régulations étatiques et plus largement publiques sont une part plus ou moins consistante, suivant les problèmes et les lieux.
La globalisation financière semble de loin, pour une immense majorité des citoyens non avertis, incroyablement complexe. De plus, nous avons vu que sa mise en place s’est faite progressivement, par une série de décisions, étalées sur une dizaine d’années, prises pour la plupart aux USA, mais relayées en Europe et au Japon. Il en résulte que sa cohérence globale n’est apparue que progressivement, en dehors de quelques rares spécialistes[8]. Pourtant, plus on approche du phénomène, plus on découvre que derrière ses artifices, se dégage une logique d’ensemble en réalité assez simple. Dès lors que l’on prend conscience de celle-ci, on serait presque, un instant, saisi d’une sorte d’admiration devant ce coup de génie, si n’apparaissait, jusque là dissimulée derrière elle, tous les périls qu’elle engendre.
Car cette doctrine et ces politiques sont au service d’une pratique : depuis un quart de siècle, notre planète, notre continent, notre pays, nos quartiers et nos villages, tous les aspects de notre vie, sont dominés par la logique d’une accumulation financière globalisée. Sans doute, la recherche du profit maximum a été, en permanence, au cœur de la dynamique de toute économie capitaliste et celle-ci induit inévitablement un processus d’accumulation financière. On se souvient de la célèbre apostrophe de Karl Marx : « accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ! ». De même, le creusement des inégalités engendre, depuis maintenant plus d’un quart de siècle, le retour à une bipolarisation croissante des patrimoines et des revenus que l’on peut à bon droit qualifier de « néo-marxienne ». Mais pour le reste, les circonstances concrètes n’ont que peu à voir avec celles du milieu du XIXème siècle : pour s’en convaincre, il suffirait d’observer que les seuls pratiquants contemporains de la lutte des classes sont les tenanciers du capital, les financiers et leurs affidés politiques, face à un monde du travail de plus en plus éclaté, morcelé, voire pulvérisé (nous songeons ici au développement de la précarité sous toutes ses formes).
Plus profondément, il nous faut observer que la novation essentielle des années 1980 a été la libéralisation sans frein des mouvements internationaux de capitaux, qui, facilitée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, nourrit désormais ad nauseam cette accumulation, tout autour de la planète. Derrière son masque, cette accumulation a aujourd’hui un visage, celui d’un oligopole de grandes organisations financières internationales (empruntant différentes formes juridiques, telles que banques, fonds d’investissement, assurances, etc., qui s’imbriquent les unes les autres) : celles-ci réalisent plus de 93% des transactions internationales, quand les échanges de biens et de services n’en représentent qu’un peu moins de 3% et que les transactions boursières sur les actions et les obligations comptent à peine plus ! Cet oligopole de quelques dizaines d’organisations qui a pris « le poste de commande du financement de l’économie mondiale »[9] réduit même à l’impuissance les banques centrales, dites indépendantes, mais finalement consentantes à cette nouvelle dépendance[10].
Or, ces organisations financières, à commencer par les fonds de pension américains, exigent dans le monde entier, depuis la fin des années 80, une norme commune de rendement à toutes les entreprises qu’elles contrôlent, y compris les plus grandes multinationales : ce standard international est une rentabilité financière sur fonds propres de 15%, alors même que la croissance de l’économie mondiale est de l’ordre de 4%, et de 2% en Europe[11] ! Pour les décideurs financiers, 100 unités de profit placées une année doivent devenir 115 l’année suivante, plus de 132, la seconde année, près de 152, dès la 3ème année, suivant la même progression exponentielle… Certains y parviennent et font même beaucoup plus. D’autres échouent et perdent tout ou partie de leur placement. Beaucoup, bien que compétitifs et profitables, n’atteignent pas cette norme, qui n’obéit d’ailleurs à aucune rationalité précise, mais qui constitue la nouvelle idole, devant laquelle toute l’humanité est désormais sommée de se prosterner ou du moins de plier : les entreprises sont alors rachetées à bas prix, dépecées, revendues par « appartements », quand elles ne sont pas conduites directement à la fosse commune, nous voulons dire au tribunal de commerce. Celui qui prétendrait résister à cette logique « court termiste » de l’accumulation, au nom d’une logique de plus long terme, industrielle, équitable ou écologique, est condamné à faire l’objet d’OPA, plus ou moins hostiles, et ses gestionnaires, même sincères, devront le plus souvent se soumettre ou se démettre. Face à cette mécanique infernale, les condamnations morales sont sans effet réel et les comportements supposés éthiques sont dérisoires, car la maximisation du profit globalisé ne relève pas d’une psychologie particulière : les gestionnaires de portefeuille peuvent avoir « une belle âme » et nombre d’entre eux militent le dimanche dans les mouvements caritatifs, comme leurs parents faisaient jadis l’aumône à « leurs » pauvres sur le parvis de l’église, à la sortie de la grande messe : le « prêchi-prêcha » pour un capitalisme éthique ne sert qu’à retarder la mise en œuvre des nécessaires régulations collectives. Car, au-delà des leçons de morale d’un autre âge, la rentabilité financière est de façon essentielle la contrainte sociologique du capital globalisé : un capitaliste qui ne s’y soumet pas est tôt ou tard condamné à être excommunié par la nouvelle religion.
Dès lors, sous ce règne de la finance globalisée, il n’y a plus d’entreprises, grandes ou petites, que de nom[12] : toutes ne sont plus que des segments d’une division mondiale du travail, modelée par les gestionnaires à la recherche éperdue de la valorisation du capital financier, valorisation évidemment exponentielle mais pas à n’importe quel rythme : 15% l’an, tel est leur nouveau signe de croix, qui n’est autre que le chemin de croix pour le plus grand nombre de celles et de ceux qui en subissent toutes les conséquences. Les entreprises peuvent donc être dépecées, délocalisées, fermées, aucune loi ou convention collective ne peut aujourd’hui prétendre les sauvegarder durablement, tant que le minotaure les réclame, prêt à les dévorer, suivant son régime immuable. Il ne suffit pas de prétendre être compétitif ou rentable : il faut rapporter au moins 15% par an ! Si tout va bien, les actionnaires autophages peuvent alors décider de racheter les actions de leurs propres entreprises : ainsi leur valeur boursière monte et permet des plus-values, qui sont autant d’enrichissement sans contrepartie, et donc sans légitimité ; et quand revient la saison de distribuer des dividendes, les dits actionnaires sont ainsi d’autant moins nombreux à se partager la masse distribuée ; sinon une décision venue d’un ailleurs anonyme, d’un fonds financier, installé dans un paradis fiscal, ou d’une salle capitonnée d’une grande banque, peut décider à tout moment de votre vie économique et sociale… ou de votre mort.
Cette logique infernale de l’accumulation exponentielle des profits s’est mise progressivement en place, à partir du démantèlement de la plupart des régulations publiques dans les années 80, non pas parce que les marchés étaient déjà tout puissants et que les politiques n’avaient d’autres choix que de s’y soumettre, mais parce que ces derniers, généralement dans la plus grande discrétion et, en tous les cas sans consulter les citoyens qu’ils étaient sensés représenter, ont décidé plus ou moins consciemment de rendre les marchés tout-puissants[13]. Depuis lors, la finance globalisée a progressivement inventé les instruments qui lui permettent d’échapper à toutes les règles prudentielles qu’elles s’étaient elle-même donnée effrayée par sa propre voracité. Au cours de ces dernières années, désormais débarrassée de toute contrainte, elle a commencé à prendre toute sa mesure et surdétermine de plus en plus toutes les dimensions de notre vie : sociales, environnementales, politiques, intellectuelles
L’existence de ces deux piliers, politico-militaire et financier, de la mondialisation actuelle forme un ensemble qui renvoie à ce que les premiers théoriciens post-marxistes (un anglais, J. Hobson [1902], un autrichien Hilferding [1910], une allemande, Rosa Luxembourg [1913] et un russe, Lénine [1916]) appelaient « l’impéralisme » dans les débats du début du XXème siècle. On notera, au passage, que cette analyse surgit dans des pays bien différents et débouche, suivant les auteurs sur des stratégies politiques elles-mêmes différentes, voire opposées : réformistes ou révolutionnaires, démocratiques ou autoritaires. Autrement dit, la reconnaissance des phénomènes impérialistes ne préjuge pas des implications civiques que les uns et les autres peuvent en tirer, suivant leur propre système de valeurs, raison de plus pour essayer d’analyser le phénomène avec le moins de préjugés possibles.
De même, si tous les auteurs, qui ont étudié les phénomènes impérialistes, soulignent par force les risques de guerre qu’impliquent l’existence de plusieurs impérialismes, tous ne concluent pas mécaniquement au caractère inéluctable des conflits armés : la théorie de l’impérialisme n’est donc pas une doctrine politique, plus ou moins manipulable au gré des tactiques de conquête du pouvoir, mais une analyse de périodes caractérisées par la circulation non régulée des mouvements de capitaux, ce qui explique les ressemblances troublantes entre la situation d’il y a un siècle et l’évolution contemporaine.
La réalité actuelle a certes des aspects très différents et même parfois opposés à ceux d’il y a un siècle. Pour ne donner qu’un seul exemple : la vieille théorie de l’impérialisme expliquait généralement que c’est l’excès d’épargne et de capitaux dans les pays les plus riches (surtout l’Angleterre et la France, puis l’Allemagne) qui les obligeaient à chercher des investissements dans les pays en retard (d’où les fameux « emprunts russes ») et tenter de les garantir par l’usage de la force politique et militaire. Il en résultait la constitution des empires coloniaux et les risques de conflit entre eux, qui sont restés contenus pendant une décennie (crise de 1905 et partage des zones d’influence au Cameroun et au Togo en sont une illustration bien documentée), avant d’être dramatiquement vérifiés en 1914 : il s’agissait alors de la première guerre réellement mondiale, au sens où elle mettait aux prises les impérialismes anciens, qui entendaient conserver, à l’échelle de la planète, leurs chasses gardées, et des impérialismes nouveaux, ou émergents, qui entendaient s’y faire une place.
Aujourd’hui, la situation financière peut sembler bien différente pour ne pas dire opposée : le seul pays hégémonique, les USA, vit « au dessus de ses moyens », avec, depuis 10 ans, un déficit croissant de sa balance des paiements courants : il souffre donc d’une insuffisance évidente d’épargne[14] et l’effondrement du dollar n’a été jusqu’ici évité que par la stratégie de gouvernements étrangers, et notamment asiatiques, qui ont utilisé la plus grande partie de leurs gigantesques réserves monétaires pour acheter des bons du trésor américain[15] ! Si on veut réemployer l’ancien terme (qui a le grand mérite de montrer l’articulation essentielle entre les dimensions géopolitiques et financières), il est donc préférable de qualifier la situation contemporaine de « néo-impérialiste », pour mieux en comprendre les caractéristiques et les contradictions. En effet, pour une grande part, ces dernières sont complètement nouvelles, et surtout elles connaissent une évolution extrêmement rapide et particulièrement chaotique, ce qui interdit de pousser trop loin l’exercice paresseux de comparaison à un siècle d’intervalle.
Pour mieux cerner les processus néo-impérialistes en cours, nous retraçons en annexe comment l’évolution des trois dernières décennies conduit à la situation présente, avec ses risques de conflits entre impérialismes en place et impérialismes émergents, qui n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, la situation d’il y a un siècle, avant la première guerre mondiale.
[2] Si on cherche les signes les plus anciens de son émergence, on pourrait remonter aux années 1890, où pour la première fois, la productivité par tête américaine dépasse celle du Royaume Uni, d’après les travaux d’Angus Madison. En fait, l’industrie américaine a été la première a employé largement la production de grande série, à partir du milieu du 19ème siècle et de la guerre de Sécession, notamment dans la fabrication d’armes. On n’oubliera pas de noter que la doctrine dominante aux USA, durant toute cette période, chez les universitaires et les publicistes, comme dans l’opinion des élites au pouvoir, demeurait résolument protectionniste : en effet, de nombreuses branches alors émergentes n’étaient pas encore capables de soutenir la concurrence des industriels britanniques, qui étaient pour leur part partisans du libre échange. Tant il est vrai que le libéralisme économique n’est jamais une réalité, mais la rationalisation des intérêts des puissances dominantes et des groupes capitalistes, au sein de ces dernières.
[3] Du nom de l’économiste belgo-américain, qui en fut le meilleur propagandiste.
[4] J’emprunte cette définition des fonction de la finance à M. Aglietta : cf. table ronde du Forum de la gauche citoyenne, 4 octobre 2007, et plus largement son récent livre, ?, juillet 2007
[5] C’est d’ailleurs un inspecteur général des finances, Michel Rocard, qui a proclamé la fin de cette utopie, au début des années 80, après en avoir été le principal propagandiste politique pendant près de 20 ans…
[6] En pratique, toutes les banques centrales tentent d’atteindre les deux objectifs de stabilité des prix et de plein emploi, à l’aide d’un seul instrument, les variations des taux d’intérêt à court terme : ceci est évidemment logiquement impossible, comme de courir après deux lièvres à la fois. Il s’en suit que l’objectif de stabilité des prix est particulièrement privilégié par la BCE, au nom du respect de la lettre du traité européen, qui lui a confié cette mission, et un peu moins par la Fed américaine, ce qui introduit des risques supplémentaires de crise sur le marché des changes (en octobre 1987 et à nouveau aujourd’hui : cf. infra).
[7] Pour ceux qui connaissent l’auteur de ces lignes, il est tout au contraire d’un optimisme quasi pathologique
[8] En langue française, on se contentera de citer ici l’ensemble des publications de M. Aglietta.
[9] François Morin, article pour la revue Mouvements, et son livre : « le nouveau mur de l’argent : essai sur la finance globalisée »., Editions du Seuil, sept. 2006
[10] Pour étayer cette affirmation, la doctrine orthodoxe affirme que la banque centrale administre en toute indépendance les taux à trois mois et que les marchés financiers répercutent ensuite les choix faits. Or, dans nombre de cas, les marchés fixent les taux à moyen et long terme, indépendamment (voire en contradiction avec) des décisions de la banque centrale, si bien que celle-ci doit aligner ses propres taux sur ceux imposés par les grands oligopoles financiers qui commandent les marchés : il arrive même que le gouverneur de la BCE excuse ses décisions ou, plus souvent, ses non décisions par la situation sur les marchés financiers qu’il est censé piloter. Au bout du compte, il n’est jamais jaloux de son indépendance qu’à l’égard des pouvoirs politiques légitimes !
[11] 4 % dans la zone Euro, en tenant compte de la hausse des prix. Car, dans nos pays, la seule inflation effective, dont la Banque Centrale européenne et les ministres des finances sont complices, est l’inflation des profits, des stock options et des parachutes dorés : quant à celle des actifs boursiers ou immobiliers, elle garde son séculaire caractère cyclique, piège récurrent de tous les gogos.
[12] Par une étrange ironie de l’histoire, c’est au moment où l’entreprise disparaît en tant qu’agent économique réellement libre, que « la gauche d’accompagnement » prétend la découvrir. Seuls quelques uns de ses membres, passés par les grands corps de l’Etat, puis par les cabinets ministériels « de gauche », et partis découvrir « l’entreprise » à l’âge du confort, assument ouvertement cette reconversion, en poursuivant leur carrière dans les états majors des multinationales, sans se dispenser de leurs conseils sur ce que devrait être une gauche moderne, celle qui adouberait leur propre carrière… Mais dans un monde sans frontière, il est normal que l’impudence soit également sans borne.
[13] Que penser de ce sommet européen de juin 1989, où Fr. Mitterrand, M. Rocard, E. Cresson et E. Guigou (dans l’ordre hiérarchique de l’époque) acceptent la libéralisation totale des mouvements financiers en Europe, sans obligation d’harmonisation fiscale, contrairement à tous leurs engagements antérieurs ?
[14] Par rapport à d’autres époques, on notera que l’essentiel des dettes ainsi accumulées ne proviennent ni de l’état, ni des entreprises, mais principalement des ménages, ce qui justifie le recours à cette expression souvent galvaudée en France (par Balladur entre autres).
[15] On verra plus loin les immenses conséquences à long terme de ces stratégies.
N’oubliez pas, si vous voulez en savoir plus : g.dutron@yahoo.fr
04 – 07 – 2008
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